The Debrief: Jean Servais Somian

May 7, 2021

Debrief est une série d'interviews réalisée par Foreign Agent.  Nous nous entretenons ici avec Jean-Servais Somian, qui a fait ses classes entre la Côte d’ivoire et la Suisse, au centre de menuiserie et d’ébénisterie Georges GHANDOUR à Abidjan, au centre artisanal de Grand-Bassam puis au sein de l’agence de design et de conception Daniel Beck à Lausanne. Après de longues années entre l’Afrique et l’Europe, ses créations se révèlent métisses. Produites en très petites séries et dotées d’une forte personnalité, ses pièces qui sont parfois à la limite de la sculpture n’en restent pas moins fonctionnelles et utilitaires.

 

Tu es ébéniste de formation, aujourd’hui artiste/designer à la frontière de la sculpture. On te trouve dans les galeries d’art en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis, tu travailles et formes des artisans. Où te situes-tu entre l’art, le design et l’artisanat?

Je me ressens dans les trois. De par ma fonction de base, je sais créer du mobilier. Après l’ébénisterie, j’ai eu le besoin d’apprendre la sculpture, car pour moi l’ébénisterie c’est avant tout occidental. Je voulais connaître la tradition africaine, maîtriser la sculpture, c’était instinctif. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je me sens complet, car je maîtrise la création de meubles et la sculpture. Aujourd’hui, je suis un artiste designer qui travaille avec des artisans. La problématique en tant que designer africain, c’est que nous n’avons pas d’éditeurs de mobilier, nous sommes obligés d’éditer nous-mêmes. On va donc travailler avec des artisans. Il n’y a pas de design africain sans artisans. C’est notre force. Nos artisans ont un savoir-faire : l’artisan va exécuter, nous en tant que designer on va conceptualiser et ensemble on va donner à l’artisan les codes que lui va pouvoir exécuter. Le design africain existe, car il y a des artisans. Partout en Afrique, c’est pareil – sauf peut-être en Afrique du Sud. On doit penser toute notre réalisation. Mon écriture, c’est d’être entre la frontière de la sculpture et de la production – une œuvre d’art qui a une fonction ou une utilité. Les tabourets coniques, c’est comme les sculptures de l’époque.

 

Tu es plutôt forme ou fonction ?

Les deux sont primordiaux. Il faut la beauté, la fonctionnalité et l’utilité.

 

Tes objets et tes créations ont souvent une dimension anecdotique et poétique. D’où te vient ton inspiration ? Quelles sont les histoires que tu as envie de raconter ?

Quand je regarde autour de moi, c’est la nature qui m’a donné toutes les formes. Je puise tout dans la nature. On m’amène des choses, que je conceptualise, le quotidien de tous les jours, les gens, une phrase, une discussion. J’essaie de trouver des nouvelles formes, une nouvelle écriture. J’essaie de respecter la nature. Rien n’est net dans la nature. J’aime amener les gens à rêver. J’y mets beaucoup de passion, de poésie et d’anecdotes. J’essaie de raconter des petites histoires, anoblir le matériau – tout matériau est noble pour moi. Le rien devient quelque chose. Et surtout je me fais plaisir.

 

Quelle est la fonction ou l’importance des couleurs dans ton travail ?

 Je suis passionné de Mondrian et de Soulages – j’adore les couleurs primaires de Mondrian. Les couleurs c’est la vie. Des poèmes visuels. Je travaille des matières très denses, des blocs, il faut donc les aérer – créer des ouvertures et les couleurs viennent sublimer ces ouvertures. J’écris des poèmes avec mes couleurs.

 

Tu es connu pour ton travail sur le cocotier. Explique-nous ta rencontre avec le cocotier.

Le cocotier, ça a été une découverte à Bassam (Grand-Bassam, près d’Abidjan en Côte d’Ivoire). Très dur, très difficile à travailler, mais le rendu est magnifique. C’est une plante que j’ai décidé de révéler aux yeux du monde. Une plante magnifique pour le mobilier, la sculpture. Peu de gens travaillent le coco, il faut être passionné. On se comprend tous les deux. C’est devenu ma pâte à modeler. Si je ne le travaille pas, il finit en feu de bois. Ce n’est pas un bois noble, c’est moi qui l’ai anobli – qui lui ai donné une nouvelle écriture. Je me surprends moi-même – c’est très particulier. Pour le cocotier, y’a toujours la main de l’homme. La matière est vivante.

 

Quelle est la grande différence entre travailler la fibre et le bois ?

Quand tu travailles la fibre, ça ne se travaille pas de la même façon. Les plantes et le bois, ça n’a rien à voir – jusqu’au finissage. Pour les palmiers, rôniers, cocotiers, c’est différent : les tailler, les poncer. Le bois, c’est moins galère, c’est plus facile ! Je suis passionné du coco, même si c’est une misère.

 

Quels sont les principaux challenges et avantages de produire et d’éditer en Afrique par rapport à l’Occident ?

J’ai monté mon showroom ici à Bassam. On est obligé de produire ici. On n’a pas toutes les machines, les éditeurs ici, mais l’avantage c’est qu’on a tout le reste : les artisans, le matériau et l’inspiration. Et surtout y’a du sens. On a besoin de montrer qu’on produit des choses hyper intéressantes, on peut et on doit éduquer. Produire ici, c’est primordial. Un design made in Africa. Ce qu’on propose c’est les matériaux de chez nous. Hamed Ouattara, Ousmane Mbaye (les autres grands designers d’Afrique de l’Ouest) – c’est ce qu’on propose au monde entier. J’ai fermé mes ateliers à Paris, car il n’y avait pas de sens. C’est vital d’éduquer la jeunesse et soutenir le savoir-faire local.

 

Tu as été de passage à Lausanne. Raconte-nous ton expérience suisse.

J’ai traîné un peu en Suisse à Bâle, puis à Lausanne vers 1998, pour une durée de cinq mois environ dans une agence d’aménagement d’intérieurs (agence Daniel Beck). J’ai appris à modéliser le mobilier, penser le volume du mobilier, cela m’a permis de conceptualiser le volume d’un meuble. Pendant ces cinq mois d’apprentissage en Suisse, j’ai compris beaucoup de choses. Je les accompagné sur les chantiers, comment modéliser un bar, un comptoir. Je fais de l’agencement maintenant aussi ici en Côte d’Ivoire. La Suisse, c’est un pays qui me parle beaucoup, j’y ai appris plein de choses. J’encourage les Suisses à découvrir ce qu’on fait en Afrique, la nouvelle Afrique. Il ne faut pas avoir peur d’acquérir nos pièces.

 

Quels sont tes projets pour 2021 ?

Cette année j’ai un projet qui me tient vraiment à cœur : le projet de young designer workshop. C’est mon devoir de créer la nouvelle relève. Je vais faire un appel à candidatures pour voir et chercher les nouveaux talents, la nouvelle relève. Y’aura quatre dimensions : le mobilier, les accessoires, le packaging et le textile. On va les accompagner dans les ateliers, jusqu’à la modélisation. On va tout leur apprendre. On va financer quatre productions de quatre designers. Un projet global où on va leur apprendre comment approcher tout cela, on va les guider. On a besoin de leur écriture, de leurs idées. Il faut de la relève. On n’a pas le choix. Je dois préparer la nouvelle génération.