Didier Viodé, Gbèto ou l’éloge de la banalité

Janvier 2021

Didier Viodé
DIdier Viodé

Foreign Agent présente Gbèto, le premier solo en Suisse de l’artiste béninois Didier Viodé. Gbèto « GBÈTO » en langue fongbé et pedah du Bénin signifie l’être humain ou plus précisément « l’être qui détient la vie » ou « le possesseur du monde ». L’être humain a toujours été au centre des préoccupations de Didier Viodé. Inspiré par Rembrandt et les portraits de la Renaissance, Gbèto explore la condition humaine actuelle avec un zoom à deux niveaux: les portraits Gbèto d’un côté et ce que l’artiste appelle les « invisibles » de l’autre, c’est-à-dire les jambes et les pieds. Un grand autoportrait de l’artiste – pièce centrale – complète et transcende les deux séries qui ont été réalisées en 2020, entre deux confinements – l’entre-deux-vagues – une période particulièrement riche en sensations catastrophiques et paradoxales.

Observateur du monde et de la rue en particulier, Didier Viodé a développé au fil des années un regard sociologique sur les politiques, les célébrités, mais aussi les migrants et surtout ces gens de la rue qu’on croise sans connaître – les « anonymes » comme il les appelle. Alors que les portraits de la Renaissance avaient traditionnellement pour objet la noblesse et la haute société, dans Gbèto c’est la personne ordinaire qui est représentée. L’homme « banal » au sens positif du terme – Didier Viodé se définit lui-même comme une personne banale – c’est-à-dire simple et digne, sans artifice ni sophistication. Gbèto, c’est « l’éloge de la banalité »: une représentation et une mise en lumière ce qu’il y a de « commun » et d’universel chez l’être humain au-delà ou plutôt en deçà des différences.

Dans Gbèto, la figure humaine se décline à divers niveaux d’abstraction et de complétude. Dans les portraits, des visages sans profil nous font face, en ébauche ou effacés, les traits parfois engloutis sous des couches de peinture, réduits à des têtes – masses denses et obscures. Les esquisses au crayon sont encore visibles comme si la figure était inachevée ou en exploration d’elle-même, marinant dans un bain pré-pictural. Dans les invisibles, les mains et les pieds sont à peine formés, excroissances informes et volontairement inabouties. Une membrane blanche entoure parfois la figure comme un halo de lumière, détachant et découpant la silhouette qui émerge dans une splendeur isolante. Recherche de la lumière dans l’obscurité ambiante. Des aplats non-peints forment des territoires intérieurs qui laissent émerger le papier ou la toile brute. Sensations de vide qui fascinent et dérangent à la fois. Ici et là des taches blanches accidentées, marques libres ou points de lumière qui génèrent une dose de chaos et d’improbabilité captivante. Ailleurs, la peinture coagule, épaisse, donnant une densité mystérieuse à la figure.

Le narratif est réduit à son expression la plus élémentaire : des shorts, des baskets, une casquette ou un accessoire de mode qui ancrent la figure dans un storytelling urbain, global et résolument contemporain. Ce sera tout, pas besoin d’en ajouter davantage. Dans Gbèto, la peinture se réduit à l’essentiel : des gestes, des silhouettes et ombres texturées, des postures et murmures, des espaces vides et inoccupés, une certaine opacité textuelle. Une grammaire archaïque en apparence simple et presque pauvre, mais complexe dans sa maîtrise et dans son esthétique. Dans cette « logique de la banalité », Viodé ne cesse de brouiller, gommer, flouter, épurer et réduire pour revenir à l’essentiel : le noyau du Gbèto, ce qui nous reste quand on enlève et qu’on extirpe toutes les couches superflues. Rester simple, on le comprend maintenant, est une chose terriblement compliquée : une manipulation acharnée pour arracher la figure au figuratif, la faire surgir hors de toute figuration.

Bienvenue au royaume de l’informe. Contrairement à l’informe de Georges Bataille qui opérait un déclassement et glissement du sujet vers le bas – une célébration de la bassesse – l’informe de Viodé re-classifie et élève le sujet en l’anonymisant, en effaçant les différences stigmatisantes pour permettre à la figure réduite à son expression la plus simple – et donc « banale » – de prendre toute sa place et donc son humanité, et ainsi libérer sa présence dans le champ opératoire du tableau.

Dans Gbèto, le corps humain est divisé et scindé en deux univers clos et distincts, presque opposés. La tête est crue et chargée, raide et figée dans un clair-obscur quasi médiéval d’une lourdeur infinie. Temps dilaté et suspendu, ennui sans limite et un doigt de dépression, la tête est ici siège de toutes les angoisses. Les jambes et les pieds sont par contre ancrés dans une réalité plus claire et dégagée, fun et colorée. Les baskets sont peintes de façon plus détaillée et presque soignée, comme des natures mortes : symboles populaires et universels par excellence, associées à la rue, à la mode, au sport et au confort. Dans cette « phénoménologie de la banalité », l’expérience du plaisir voire de la joie viendront par les pieds et non par la tête.  Un renversement et un changement de paradigme très 2020 dont nous avons tous fait l’expérience : on n’a jamais été aussi enfermés, on n’a jamais autant eu envie de sortir. Gbèto, c’est nous.

Malgré l’athlétisme de la figure, on sent qu’elle hésite et qu’elle n’ira pas très loin, piégée dans son living room. Relents de confinement : Didier Viodé a déjà travaillé sur un projet de confinement première vague monumental et fascinant – Auto-portrait d’un Confiné – qu’il avait exposé à la maison de vente parisienne Piasa et qui est désormais entré en partie dans une grande collection privée suisse: 59 œuvres faites à partir de selfies quotidiens – une pour chaque jour du confinement – qui montre l’impact du confinement sur sa personne. Une exploration intime du confinement autant qu’un barrage contre l’angoisse.

Même si Didier Viodé se définit comme quelqu’un de discret et d’un peu effacé, dans Gbèto il s’érige comme une « icône de la banalité », prenant toute sa place parmi les anonymes qu’il surplombe dans un portrait de grande taille où il émerge humain parmi les humains. Gbèto – l’être qui détient la vie, le possesseur du monde – c’est bien lui. Bienvenue chez Foreign Agent !